Nadie se conoce, 1966 – Focus 24

“Corrida” 1951 Lithographie en noir

“Corrida”, 1951 Lithographie en couleurs

Ce n’est pas la première fois qu’Antoni Clavé s’inscrit dans l’héritage de Goya. Dès ses premiers travaux de lithographe, à travers le thème de la tauromachie ou encore celui de la sorcellerie, Clavé propose des compositions inspirées par le Maître espagnol : pour les illustrations des Lettres d’Espagne (1944) ou encore dans ses planches autonomes consacrées à la corrida (7 gravures sur le sujet entre 1945 et 1951).

 

 

 

 

En 1965, lors d’un séjour à Barcelone, Clavé est initié à l’aquatinte et à l’eau-forte par Vila-Casas, un ami peintre et graveur catalan. Ces techniques sont rapidement maîtrisées. L’année suivante il décide de rendre hommage aux ténors de la taille-douce que sont Rembrandt et Goya en choisissant exclusivement la chalcographie. Clavé se réapproprie l’héritage technique de Goya à travers l’utilisation de l’eau-forte et choisit de réinterpréter deux planches des Caprichos. La série satirique de 80 gravures constitue une critique sociale de la société espagnole de la fin du XVIIIe siècle, elle est publiée en 1799 mais rapidement retirée de la vente par peur de l’inquisition puis offerte au roi.

“À Don Francisco” 1966 Eau-forte en noir sur zinc

La première eau-forte est une version modernisée mais totalement reconnaissable de la 1ère gravure des Caprichos montrant l’autoportrait de Goya. Clavé l’intitule en toute logique « À Don Francisco ».

La deuxième réinterprétation est au premier regard moins évidente. La gravure Nadie se conoce (Personne ne se connaît) porte le numéro 6 des Caprichos. La série de gravures peut être divisée en plusieurs thèmes, parmi lesquels la tromperie dans les relations entre hommes et femmes à laquelle appartient cette gravure.

 

 

Il existe plusieurs manuscrits contemporains des gravures de Goya qui expliquent les planches des Caprichos. Celui conservé à la Bibliothèque nationale Espagnole de Madrid éclaire parfaitement le spectateur : « Un général efféminé ou déguisé en femme, est en train de faire la cour à une jeune femme […] les maris sont à l’arrière, et au lieu de chapeaux, ils sont représentés avec des cornes énormes comme des licornes. Pour celui qui se cache bien, la corne est droite ; pour l’autre, elle est tordue » À cette époque la noblesse madrilène manifestait un vif engouement pour les bals masqués. Goya compare donc dans cette gravure les hypocrisies de la société espagnole à travers la représentation d’un carnaval.

 

Qu’en fait Clavé ? Comme pour le portait de Goya la composition est en miroir par rapport à la gravure originale. Clavé n’est pas dans la copie mais bien dans la réinterprétation, la réappropriation.  Il est intéressant de noter que Clavé choisit cette fois de conserver le titre original « Nadie se conoce » . Comment ne pas remarquer alors que la composition qui peut tout d’abord sembler difficilement lisible correspond au contraire parfaitement au sujet ?! La lecture demande en effet de l’attention pour (re)connaître le sujet. Mais une fois celui-ci identifié, il devient inutile. Les déguisements du bal masqué ont été effacés, raturés. Clavé n’a conservé que les masses et les oppositions de teintes. Aucune satire directe dans la gravure de Clavé, la signification de l’œuvre de Goya est intemporelle et suffisante. L’hommage est donc essentiellement technique et esthétique. Clavé montre sa maîtrise de l’eau-forte et son utilisation terriblement moderne : effacer en gravure en écho au geste historique de Robert Rauschenberg effaçant un dessin de Willem de Kooning en 1953 ; raturer en gravure en écho aux dessins de Cy Twombly et des expressionnistes abstraits (le geste est plus physique mais procède du même processus). Avec cette eau-forte, Clavé invite Goya dans la modernité de la 2e moitié du XXe siècle.

Pour en savoir plus sur l’œuvre gravé d’Antoni Clavé, le catalogue raisonné récemment publié aux éditions Skira.